
(1754/1835)
Deux vies qui ont toujours fait partie l'une de l'autre defiennent encore plus inséparables après une longue et paisible union. Lorsque tout nous abandonne, un seul ami, une seule amie nous restent; notre existence est suspendue au souffle dont ils sont animés; la terre, dévastée par le temps de tout ce qui l'embellissait autrefois, n'est peuplée pour nous que par un seul être qui nous ressemble; tous les autres nous sont étrangers : partout l'indifférence nous effraye; cette solitude, ce silence moral, sont pllus imposants et plus terribles que les déserts et les forêts, car la nature s'y fait entendre encore quelquefois.
Deux époux attachés l'un à l'autre marquent les époques de leur longue vie par des gages de vertus et d'affections mutuelles; ils se fortifient du temps passé, et s'en font un rempart contre les attauaqes du temps présent. Ah ! qui pourrait supporter d'être jeté seul dans cette plage inconnue de la vieillesse ? Nos goûts sont changés, nos pensées sont affaiblies, le témoignage et l'affection d'un autre sont les seules preuves de la continuité de notre existence; le sentiment seul nous apprend à nous reconnaître; il commande au temps d'alléger un peu son empire. Ainsi, loin de regretter le monde qui nous fuit, nous le fuyons à notre tour; nous échappons à des intérêts qui ne nous atteignent déjà plus; nos pensées s'agrandissent comme les ombres à l'approche de la nuit, et un dernier rayon d'amour, qui n'est plus qu'un rayon divin, semgle former la nuance et le passage des plus purs sentiments que nous puissions éprouvéer sur la gerre à ceux qui nous pénétreront dans le ciel. Veille, grand Dieu, sur l'ami, sur l'unique ami qui recevra nos derniers soupirs, qui fermera nos yeux et ne craindra pas de donner un baiser d'adieu sur des lèvres flétries par la mort.
Elle est belle, cette allégorie de Philémon et de Baucis1, qui place un temple et un autel dans l'asile de leurs chastes et antiques amours ! Quels coeurs en effet peuvent être plus disposés à rendre un pur hommage à l'Etre suprême que ceux qui vient dans un autre plus que dans eux-mêmes ! Qui peut avoir plus besoin qu'eux de cette présence, de cette protection du Ciel, pour les rassurer contre la voix terrible du temps ! Le son de chaque heure écoulée dans les douceurs de l'amitié semble répéter à ces âmes sensibles : "Souviens-toi qu'il est mortel ! Souviens-toi qu'elle est mortelle !" Et jamais l'avertissement de l'esclave ne fit autant tressaillir le triomphateur sur son char de victoire.
Telle fut aussi la première pensée de Philémon quand ses hôtes divins lui promirent d'accomplir ses voeux : Qu'un même instant, dit-il, unisse et termine nos destinées; que le jour, qui nous fut si doux quand nous le partagions ensemble, ne vienne jamais éclairer la solitude et l'abandon de l'un des deux par une lumière plus effrayante que les ténèbres. Eux seuls, hélas ! furent sûrs d'être exaucés; eux seuls purent jouir sans terreur des moments qui leur restaient encore; eux seuls purent résigner sans regret l'inquiète et flatteuse existence. Leur dernier souffle se confondit, leurs derniers regards se rencontrèrent; ils ne se quittèrent point, et ils ne crurent pas quitter la vie. Où sont-ils, ces deux arbres qui les recouvrirent de leur vivante écorce; je veux m'asseoir sous leur ombre; je veux me pénétrer avec eux de la rosée du ciel, et me couronner de ces feuillages dont l'éternelle fraîcheur, pareille aux amours de Philémon, brave encore la rigueur des hivers
1 Philémon et Baucis : les métamorphoses d'Ovide et pour rester au 18ème siècle voir dans les Fables de La Fontaine
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