L'arrivée d'une petite pensionnaire au couvent

 

Hélène Massalska ( 1763/1815)

je vous invite avant de lire le texte suivant deux pages consacrée à cette femme : première page

                                                                                                                                          seconde page

Je suis entrée à l'Abbaye-aux-bois un jeudi; madame Geoffrin, l'amie de mon oncle, m'a menée d'abord au parloir de madame l'abbesse, qui est bien beau, car il est blanc et rayé en or; Mme de Rochechouart est venue aussi au parloir, et la mère Quatre-Temps aussi, car c'était la première maîtresse de la petite classe, où j'allais être.

On a eu la bonté de dire que j'avais une jolie physionomie et une jolie taille, et de beaux cheveux; je ne répondais rien, parce que j'avais oublié le français en chemin, puisque j'ai fait un voyage de si long cours, que j'ai traversé je ne sais combien de villes, toujours avec la poste qui jouait du cor de chasse. Je comprenais pourtant tout ce que l'on disait; alors on a dit qu'on allait me faire rentrer pour me mettre l'habit de pensionnaire, et qu'après, on me ramènerait à la grille, pour que Mme Geoffrin me voie. On a ouvert donc le guichet de la grille du parloir, et on m'a passé par là, car j'étais petite. On m'a amenée dans une chambre, à Mme l'abbesse, qui était toute en damas bleu et blanc, et soeur Crinove m'a passé l'habit; mais quand on m'a mis les rubans bleus, cela m'a un peu consolée, et puis la régente a apporté des confitures que j'ai mangées, et on m'a dit que, tous les jours, on en mangeait comme cela.

On m'a bien caressée, toutes les grandes demoiselles de service à l'abbatiale venaient me regarder, et j'entendais qu'on disait : "Pauvre petite, elle ne sait pas le français; il faut lui faire parler polonais, pour voir quelle langue c'est !" Mais moi qui savais qu'on se moquerait de moi, je n'ai pas voulu parler. On disait que j'étais bien délicate. Là-dessus, on a dit que je venais d'un pays bien loin, que c'était de la Pologne, et on disait : "Ah ! que c'est drôle d'être une Polonaise !"

Cependant, mademoiselle de Montmorency me prit sur ses genoux et me demanda si je voulais qu'elle fût ma petite maman, et je fis signe qu'oui, car je ne voulais pas absolument parler que quand je parlerais comme tout le monde; on m'a demandcé si je trouvais cette demoiselle qui me tenait jolie, alors j'ai porté ma main à mes yeux, pour dire qu'elle les avait beaux, alors on s'est amusé à me faire dire son nom : Montmorency.

 Cependant on dit que mon oncle venait d'arriver au parloir, et qu'on voulait me voir en uniforme; je vins donc vêtue comme j'étais, on trouva que cela m'allait fort bien, et après m'avoir bien recommandée à ces dames, mon oncle et Mme Geoffrin s'en allèrent. Alors Mme l'abbesse et Mme de Rochechouart voulurent me faire parler, mais il n'y eut pas moyen; alors Mme de Rochechouart appela Mlle de Montmorency et lui dit : "Mon coeur, je vous recommande cette enfant, c'est une petite étrangère, qui sait à peine le français; vous avez le coeur bon, menez-la à la classe et faites qu'elle ne soit pas tourmenter; il vous sera aisé de la faire bien recevoir". Mais quand il fut question de dire mon nom, Mme de Rochechouart ne put jamais s'en souvenir; alors je le déclinai; mais, comme je vis qu'on trouvait ce nom ridicule, je proposai de n'en plus parler à l'avenir; alors Mme de Rochechouart me demanda si je n'avais pas un nom de baptême, je dis Hélène, ainsi Mlle de Montmorency dit qu'elle me présenterait sous le nom d'Hélène.

Nous partîmes donc, c'était l'heure de la récréation; Mlle de Narbonne, qui m'avait vue à l'abbatiale, m'avait déjà annoncée, elle avait dit que j'étais fort gentille. Comme il pleuvait ce jour-là, on faisait la récréation dans le cloître des Ames; dès que j'arrivai, tout le monde vint à nous, Mlle de Montmorency me mena aux maîtresses, qui me firent mille caresses; alors la classe m'entoura, on me faisait mille questions saugrenues, auxquelles je ne disais pas mot, de façon qu'il y en avait qui me croyaient muette.

Mlle de Montmorency demanda à la première maîtresse de la classe bleue la persission de me conduire dans toutes les obédiences de la maison, la mère Quatre-Temps le lui permit; alors on me mena dans toute la maison, on me fit bien goûter, toutes les religieuses et les pensionnaires rouges me caressèrent extrêmement, on me donna des pelotes, des soufflets, des grimaces1 en quantité. J'étais bien contente.

 A l'heure du souper, Mlle de Montmorency me ramena à la classe, la mère Quatre-Temps me mena par la main au réfectoire; on me donna une place à côté de Mlle de Choiseul, qui était la dernière arrivée. Mlle de Choiseul me parla pendant le souper et je hasardai de lui répondre quelques mots, alors elle se mit à crier : "La petite Polonaise parle français ! " Après souper, je me liai beaucoup avec Mlle de Choiseull, qui était bien jolie.

Elle me dit qu'il fallait demander le soir, à l'appel, à Mme de Rochechouart, un jour de récréation, et donner à goûter, et qu'elle porterait la parole. Ensuite on joua à des jeux, où il y avait le massacre des innocents2, et mille autres choses. Quand l'heure du coucher fut venue, nous allâmes au dortoir des religieuses. Mme de Rochechouart fit l'appel, je fus appelée la dernière, je m'avançai avec Mlle de Choiseul, qui demanda, en mon nom, récréation. Mme de Rochechouart s'informa à la mère Quatre-Temps, si on avait averti mon oncle de ce qui était nécessaire, pour payer ce qu'on appelle la bienvenue, car cela coûtait vingt-cinq louis, pour donner un grand goûter à toutes les pensionnaires, et il fallait qu'il y ait des glaces. La mère Quatre-Temps dit que oui, on fixa donc le jour de récréation pour le samedi suivant

Histoire d'une grande dame au 18ème siècle : la princesse hélène de Ligne

d'après les manuscrits de son cahier de pensionnaie rédigé entre 9 et 14 ans

1 pelotes dans laquelle on pique les aiguilles quand on fait de la couture

2 le jeu de massacre des innocents est l'ancêtre du chamboule-tout.

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Dernière mise à jour de cette page le 29/03/2009

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