LE CAHIER DE CENDRILLON
IV
Il n'est pas bon qu'une jeune fille fasse trop tôt "son entrée dans le monde", à moins que, pour des raisons particulières, ses parents ne désirent la marier de bonne heure. On s'habitue, en effet, à la voir dans les salons et on ne tarde guère à lui attribuer un nombre d'années qui la rend... vénérable.
Il avait été décidé que je n'assisterais aux fêtes de notre petite société qu'à dix-huit ans révolus. Il fut donc malaisé d'obtenir de ma mère qu'elle me conduisit à une sauterie, un bal blanc donné pour fêter la vingtième année de mlle X., la fille du général. Il y aurait peu d'invités, on serait entre intimes, ma mère se laissa gagner et je fus ravie.
Je me trouvais vraiment bien dans ma toilette blanche, toute blanche. J'aurais aimé un noeud de couleur par-ci, une fleurette par-là; mais ma mère n'autorisa que des rubans blancs et je me soumis sans trop de peine.
Nous devions assister au diner. Lorsqu'on eût quitté la salle à manger, Mlle X. m'entraîna dans sa chambre.
- Venez avec moi, chère petite, me dit-elle; il me faut consolider mes boucles pour le bal.
Je la suivis sans bien comprendre, je ne savais pas encore qu'une jeune fille mettait des cheveux faux.
Elle me conduisit chez elle, s'assit deant une table encombrée de pietits pots, de flacons qui me firent ouvrir de grands yeux, et rajusta les épingles de sa coiffure.
Une de ses boucles effectivement menaçait de tomber.
- Il me faut aussi ajouter un soupçon de blanc; je suis affreusement rouge. C'est vous, continua-t-elle en se tournant vers moi, qui auriez grand besoin d'éteindre les flammes de vos joues.
Les flammes ! - Papa disait : les roses...
- Oh ! je ne mets jamais rien, répliquai-je vivement.
- Cela se voit. Aussi, pardonnez-moi cette comparaison un peu vulgaire, votre visage coloré fait l'effet d'une framboise écrasée dans du lait. Une légère pâleur serait plus élégante, plus distinguée.
Je devins cramoisie.
- Voulez-vous essayer... ?
- Oh ! non. Ma mère...
- Ne le verra pas. D'ailleurs, si elle s'en aperçoit, elle ne vous grondera pas; ma mmère m'autorise à employer ces petits artifices.
- Mais, vous avez vingt ans, Mademoiselle.
- Justement, vous aurez l'air d'une jeunes fille et non d'une enfant.
Cela me décida, et le coeur un peu gros, car je sentais que je faisais mal, je laissai mlle X. blanchir mes joues et ombrer mes yeux.
Je faillis crier en voyant ma figure dans la glace; ma tête enfarinée ne me disait rien qui vaille. J'aurais voulu me débarbouiller sur l'heure, une mauvaise honte me retint.
Nous descendîmes et, très inquiète, je rejoignis ma mère.
- T u es souffrante, mignonne , fit-elle en me ragardant.
- Oh ! pas du tout.
- Pourtant, tu es pâle et tes yeux sont cernés. Il est prudent de rentrer.
- Mère, je t'en prie, je...
Sans écouter mes protestations, ma mère s'approcha de la bonne générale.
- Ma fillette me contesse qu'elle est chaussée un peu à l'étroit, dit-elle. Elle ne pourrait sauter à l'aise. Nous n'avons que la rue à traverser, nous serons de retour dans un quart-d'heure.
Elle m'emmena, mon coeur battait fort et je ne parlais pas. Quand nous fûmes dans la chambre de ma mère, je me suspendis à son cou et me mis à pleurer.
- Prends garde, me dit-elle de sa voix douce qui allait au coeur, prends garde, tes larmes vont délayer la peinture de tes joues et ma robe sera tachée.
- Tu as vu !
- Oui, mais je ne voulais pas que les autres vissent aussi que ma chérie avait fait de son visage un pastel. Lave-toi et baigne tes yeux pour les empêcher de rougir; nous serons de retour là-bas avant que ton absence ait été remarquée.
- Oh ! comme tu es bonne ! tu me laisseras quand même danser ?...
- T'en priver serait une punition trop grande pour une faute bien légère puisque ta volonté n'y a eu presque aucune part. Je ne puis, je te l'ai dit déjà, donner une leçon à la générale qui a sur beaucoup de points, des idées tout à fait différente des miennes et qui permet à sa fille des choses que je n'autoriserais pas.
- Mlle X. est pourtant comme il faut.
- Oui, mais il y a bien des nuances cans cette expression. Sache bien, d'ailleurs, que le monde qui préconise ce maquillage artistique est les premier à en rire.
Je n'ai jamais oublié cette leçon, et je vieillis tranquillement sans chercher "à réparer des ans l'irréparable outrage".
una association haut-normande crée en 1998
qui se réunit autour des us et coutumes du 19ème siècle
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