LE CAHIER DE CENDRILLON
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Il n'est pas bon, ai-je dit dernièrement à mes jeunes amies de faire trop tôt son entrée dans le monde, et la raison est facile à comprendre. Avant dix-huit ans, l'instruction d'une jeune fille n'est pas complète. Elle sort du pensionnat avec ou sans diplôme, mais dans un cas comme dans l'autre, elle ne sait rien encore; elle est seulement préparée à apprendre quelque chose. On a placé dans son esprit les tablettes destinées à recevoir les objets précieux qu'on y introduira peu à peu.
Ma mère eût quelque peine à faire pénétrer cette conviction dans mon cerveau. J'avais quinze ans, j'avais obtenu en fin d'année plusieurs premiers prix et mon petit coeur battait d'un orgueil, après tout, assez légitime. De là , à me croire suffisamment instruite la distance était courte; elle fut vite franchie. Aussi je me récriai lorsqu'il fut question de me donner une institutrice.
- Mais il ne s'agit pas, chère petite, me dit ma mère d'apprendre les règles d'accord du participe ou les lois de la chûte des corps. Tu verras comme les leçons qui te seront données seront intéressantes. Tu n'as fait qu'effleurer la littérature et l'histoire. Les sciences sont pour toi quasi lettre morte. Tu ne tarderas guère à trouver, dans une étude approfondie, de réelles jouissances. Le difficile, c'est de découvrir une institutrice.
- Difficile ! Elles sont légion les femmes instruites qui...
- Certes, mais l'essentiel n'est pas de choisir une femme qui sache beaucoup; il faut qu'elle sache bien, qu'elle soit assez intelligente pour dépouiller son enseignement de tout ce qu'il peut avoir d'aride et de rebutant, de façon à ne transmettre à son élève que la lumière et la beauté des choses. Il faut de plus qu'elle posséde le don par excellence du professeur, l'autorité qui s'impose sans discussion, la patience que rien ne lasse, la bonté qui fait aimer.
- Est-il bien nécessaire, mère, d'aimer ses professeurs ? Ne suffit-il pas de les respecter et de leur obéir ? Pour cela, il faut seulement craindre leur sévérité...
- Que non pas. Le respect et la libre soumission ne vont pas sans l'affection. Si tu savais, petite enfant, combien un maître que nous aimons a de puissance pour nous faire comprendre ce qu'il enseigne. Il met un charme dans les explications les plus ardues; avec lui tout devient facile, tout paraît aimable.
Il faut donc que je cherche et que je trouve une institutrice qui puisse t'inspirer l'affection et le respect par l'élévation de son esprit et la bonté de son coeur. On m'a parlé d'une jeune fille qui semble réunir toutes ces conditions.
- J'en connais une, mère, très jolie de visage, belle de taille, elle me plairait beaucoup.
- Chère folle, est-ce que la grandeur morale se mesure à la grâce et à la hauteur du corps ? Pourtant, je ne dis pas non; il faudra voir. Je désire avant toute chose que ton institutrice soit pour toi une grande amie; pour cela, je la choisirai assez jeune pour que sa raison soit gaie et aimable, de façon à ne pas effaroucher tes quinze ans. Elle saura mieux ainsi attirer ta confiance et guider ton inexpérience toutes les fois que les circonstances m'empêcheront de le faire.
- Que je suis contente, mère ! J'avais peur que tu me donnes comme institutrice une dame très vénérable, très grave, toujours gourmée.
- Chère petite, je te donnerai une institutrice jeune et aimable. Mais encore faut-il que tu ne sois pas en elle uniquement sa compagne de plaisirs. Tu n'oublieras jamais les égards dus à sa science et à son dévouement. Ton affection pour elle sera faite surtout de respect et de prévenances. As-tu pensé quelquefois au mérite de ces femmes modestes et bonnes qui, choississant dans la vie une mission noble autant que pénible, sêment dans les jeunes âmes qu'on leur confie l'amour de tout ce qui est bien et beau ?
Je parle des institutrices dont la vocation est sérieuse et non de celles qui regardent l'enseignement comme une profession semblable aux autres, appelant de tous leurs voeux le moment d'en sortir. Plus la situation d'une institutrice est modeste, plus il faut la relever à force d'égards et de délicates attentions. Ne l'oublie jamais, mignonne.
- Mère, je te le promets.
Je tins parole, et ma bonne maîtresse, restée mon amie, compte parmi les meilleures de sa vie, les années qu'elle a passées à notre foyer.
les femmes et le droit à l'instruction
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