LE CAHIER DE CENDRILLON
VI
S'il est une chose importante dans la vie d'une jeune fille au sortir du pensionnat, c'est sans aucun doute le choix de ses amies. Il est impossible de la tenir en charte privée, de la sevrer de toute relation. La société de ses parents, qui est évidemment la seule vraiment bonne, ne saurait lui suffire. A mesure que le petit oiseau sent pousser ses ailes, l'envie lui vient d'aller de ci, de là dans les nids voisins pour jacasser en jeune et mignonne compagnie.
Il faut tenir compte de ce désir qui est un besoin.
La mère sera la grande, la meilleure amie de sa chère fillette, cela va sans dire. Elle sait dès le premier jour gagner sa confiance entière, mais elle ne peut pas toujours partager les amusements de son enfant. Il lui faut pourtant penser aux récréations qui, pour avoir un but diffèrent, ne sont pas moins intéressantes ni moins impoirtantes que les heures de travail.
Le grand plaisir de nos filles est alors de se promener à petits pas, les mains unies et babillant. Rien de terrible comme les confidences qu'elles peuvent échanger, pour peu qu'elles répètent les bribes de conversation surprises entre les domestiques.
J'avais une compagne qui aimait beaucoup à se tenir au courant des cancans, petits et grands, qui descendent du salon à la cuisine. Elle me proposait toujours de me dire des choses, des choses... à condition de n'en parler à personne, surtout à ma mère.
Je finis par renoncer à toute relation avec cette jeune fille, bien qu'elle fût aimable et gaie, mais je sentais instinctivement que le jour où j'aurais un secret pour ma bonne mère, ce jour-là, je perdrais mes plus grands droits à son affection et je l'affligerais profondément.
- Il s'agit pourtant de choses utiles, répétait mon amie, sur un ton piqué, et vous avez des idées fort ridicules.
- C'est possible, et d'autant plus fâcheux que j'espère bien n'en jamais changer.
Autre point important : le choix des livres et le temps qu'il est bon de consacrer aux lectures amusantes tant que l'instruction n'est pas terminée.
Ma mère m'accordait seulement une demi-heure chaque jour après le goûter, une heure le jeudi et le dimanche si le temps était beau, deux heures lorsque la pluie coupait net la promenade. Un peu plus tard, j'obtins de lire en faisant des gammes. Je recommande ce système à toutes mes jeunes amies; elles auront ainsi le moyen de rendre agréable une heure bien fastidieuse.
Le peu de temps que je pouvais consacrer à la lecture ne faisait qu'aiguillonner mon désir et j'enviais secrètement celles de mes compagnes dont le règlement était plus élastique que le mien.
Une fois, je cédai à la tentation : j'acceptai d'une de mes amies un livre traduit de l'anglais et je le lus en cachette. J'étais si pressée de connaître les aventures de l'héroïne que je me retirai dans ma chambre, sous prétexte d'écrire une lettre, et je dévorai ardemment les pages qui m'enchantaient.
J'étais si absorbée que je n'entendis pas la porte s'ouvrir, mais je vis l'ombre de ma mère s'allonger sur le parquet. Elle m'avait appelée vainement pour la promenade et venait me chercher. Je cachai précipitamment le malencontreux bouquin dans le tiroir de ma table et me levai toute rouge.
- Tu oublies l'heure, mignonne; finis promptement ta lettre et partons.
Je m'armai de courage :
- Mère, je ne l'ai point commencée. J'aime mieux te dire la vérité.
Elle me ragarda attentivement et ne dit pas un mot pour me faciliter la confession que j'allais faire.
- Mère, repris-je, je n'ai point écrit; je suis très coupable : quand tu es entrée, je lisais un livre défendu.
Une lueur de tristesse parut dans ses yeux si bons et si doux.
- Un livre défendu ? m'interrogea-t-elle
- Le voilà
Je tremblais en posant le livre sur la table.
Elle le prit et son visage s'éclaira. Elle sourit.
- "L'Allumeur de réverbère" dit-elle, mais c'est un livre charmant; en sa compagnie une jeune fille peut passer une heure aimable; pourquoi lui fais-tu l'injure de le traiter de livre défendu ?
- Parce qu'une de mes amies qui me l'a prêté m'avait recommandé de ne pas te le montrer : tu es si sévère pour mes lectures.
- Ma chère petite, si tu m'avais demandé "l'Allumeur de réverbère", je te l'aurais donné. Mais tu as présentement tant de devoirs à rédiger, de leçons à apprendre qu'il nous faut réduire le temps accordé aux simples plaisirs.
-Alors, ce livre est bon ?
- Excellent
- J'en suis bien aise. J'avias si peur d'avoir fait mail en le lisant !
Le visage de ma mère redevint grave. Elle se rapprocha et me prit la main comme pour mieux faire entrer ses paroles dans mon coeur.
- Ce livre est bon, très bon, reprit-elle, mais ma petite enfant, tu as fait mal en le lisant.
- Mal en lisant un bon livre.
- N'ergotons pas sur les mots. Tu as fait mal, parce que tu as cru et voulu faire mal. Ce n'est aps tant par elle-même, par ses conséquences, qu'une action est répréhensible, c'est surtout par le mobile qui l'a inspirée, par l'intention cachée au fond du coeur. Tu aurais, sans le vouloir, par un mot étourdi, blessé une personne que tu dois respecter et aimer, tu serais blâmable, mais il y aurait sévérité exagérée à te tenir rigueur. Au contraire, dans le cas présent, tu t'es dit : "le livre est mauvais peut-être; je désobéis, tant pis, je le lis tout de même."
C'est une action mauvaise.
Je baissais la tête, sentant la justesse de cette réprimande.
Ma mère continua :
- Ma chère enfant, tu n'es pas apte à choisir ce qui te convient. Tes compagnes ne sont pas plus capables de diriger ton choix : Laisse ce soin aux personnes qui ont assez d'expérience pour ne pas se tromper et qui de plus t'aiment et ne veulent que ton plaisir. Ce livre est honnête, il pouvait être autre... Défie-toi.
Ce conseil est fort sage et je le donne en passant à mes jeunes amies
* l'allumeur de réverbère de Charles Dickens (1838)
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